Pratiquer un regard et une écoute respectueux.
En 2006 aussi, le groupe de Berlin des religieux et religieuses contre l'exclusion a offert ces retraites intitulées "regarder et écouter avec respect". Les participants-es se retrouvent à Berlin dans le quartier mal famé de Kreuzberg, dans une cave, un logement de fortune pour sans logis en hiver, et inutilisé en été. Pendant la journée ils partent dans les rues avec une attention particulière et pour objectif de trouver un lieu qui parle à leur aspiration profonde, à leur cœur, et à leurs intérêts. Là, ils retirent au moins intérieurement leurs chaussures et pratiquent l'attention. Ils méditent, prient, en essayant de ne pas fuir leurs propres peurs ou leurs larmes. Ils s'ouvrent, deviennent sensibles, vibrants, vivants.
Se déchausser, ou retirer ses sandales, c'est une image biblique tirée du livre de l'Exode. Au beau milieu de sa vie quotidienne en déportation, Moïse, un chevrier dans le désert du Sinaï vit soudain quelque chose d'inhabituel; un buisson d'épines qui brûlait, mais ne se consumait pas! Il devient alors curieux et veut voir ce dont il s'agit de plus près. Il court vers le buisson et arrivé là une voix l'arrête : "Retire tes sandales car le sol sur lequel tu te trouves est une terre sainte". Parce que de la Vie, de l'aspiration première, de la vigueur fondamentale, des choses qui ne te sont pas connues, parce que Dieu veut te parler ici. Moïse entend une fois encore parler de l'esclavage de son peuple, et de sa propre détresse. Dieu veut lui confier une mission très importante, mais Moïse résiste, et demande quel est ton nom ? Il reçoit une réponse. Il continue et demande quelle sera cette mission, et finalement il cède.
Retirer ses chaussures, c'est le signe de la disposition à l'écoute avec respect: les chaussures qui protègent, comme celles du prestige. On touche ici la dure réalité quotidienne pieds nus. On ressent ses propres blessures et les jeux que l'on s'invente pour éviter d'en parler. On ressent sa propre aspiration, et celle des autres à mener une vie bien remplie.
Si j'enlève mes chaussures, je veux rentrer dans l'ignorance, sortir du monde des préjugés. Je donne par-là plus de respect à la réalité et à l'humain en soi, mais aussi sur ma vie passée et future. Simplement je veux de manière nouvelle écouter, voir, chercher à tâtons un lieu qui capte mon attention, qui devient saint.
Les participants-es cherchent dans la ville des endroits qui éveillent leur curiosité, par exemple, un rassemblement de sans logis, de drogués, un café turc une mosquée, la place des fusillés de Plötzensee, le monument aux morts soviétiques de Treptow. Là, ils déchaussent et rentrent en intense concentration, ils s'éveillent à leur environnement, à leurs sentiments, et découvrent alors ce qui les a amenés là, à cet endroit qu'ils ont "choisi". Peut-être esquivent-ils des humains ou des questions à cet endroit. Des préjugés, des blessures ou des larmes dans leurs propres vies, et bien d'autres raisons font que leurs cœurs les ont conduits ici. Parfois ils pleurent, ou éprouvent d'autres sentiments, c'est alors qu'il faut rester ici ou bien revenir pour y déchausser de nouveau.
Le soir venu, on revient à son point de départ, après on prépare ensemble un repas et on fait la vaisselle. C'est alors que chacun des participants-es raconte comment cela c'est passé, les chemins, les attentes, la lente approche des lieux, pourquoi les lieux les émus touchés. Mais ils parlent aussi de la découverte de leurs propres difficultés, de leurs peurs, de la découverte du buisson d'épines dans leurs vies. Ils sont attentivement accompagnés spirituellement pour reconnaître toujours plus clairement où Dieu les invite.
Ces retraites durent dix jours et revêtent la forme traditionnelle des exercices spirituels qui ont pris un essor particulier au seizième siècle grâce à saint Ignace de Loyola. Nous dirigeons ces retraites pour une dizaine de personnes que nous divisons en deux groupes et qui sont accompagnés chacun par un homme et une femme de notre groupe berlinois des religieux et religieuses contre l'exclusion. Nous y voyons là un moyen de surpasser son propre comportement d'exclusion. Pour nous c'est une joie intense de voir les participants-es se détacher de leurs comportements quotidiens et de les voir se laisser guider par leur cœur. Il arrive parfois qu'ils passent par un douloureux apprentissage de soi-même. Mais la réparation arrive soudainement. La joie vécue en ces moments est une lumière au milieu de notre quotidien, elle éclaire les perspectives pour le futur, elles deviennent visibles.
Pour plus de détails lisez le lien "des participants-es racontent"
ou contacter directement: Christian.Herwartz@jesuiten.org
Traduction:
Jean-François Boo
Berlin novembre 2006
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